Le témoignage et les regrets d'une écolière de la campagne à Campagne-de-Marsan, le 29 juin 2007, par Jeanne Labarrère.
Entre école et travaux de la
ferme, la dure réalité économique et familiale prévalait.
"Je
suis née en 1922 et j’ai commencé à aller à l’école à l’âge de cinq ans. À ce moment-là,
l’école se trouvait à la salle du troisième âge actuelle, sur la place des Arènes.
Vers 1930, le groupe scolaire actuel a été construit et notre école a déménagé.
Pour l’inauguration, je portais une belle robe que l’on gardait pour ce jour-là
; il y avait eu une grande fête.
J’habitais
à « l’Hippodrome », route de Siougos, au numéro 2166 actuel. Nous partions à
plusieurs, à pied, à travers bois. Un jour, j’avais étrenné un tricot pour
aller à l’école. Pour ne pas le salir, je devais le mettre sous le tablier. En
chemin, pour être plus belle, je l’avais mis sur le tablier. Comme il était beau,
mon gilet bleu roi avec des dessins orange ! « Que tu es belle », m’avait dit
mon institutrice !
En
rentrant le soir à la maison, Madeleine, ma voisine, m’a dénoncée à mes
parents. Le soir, j’ai été punie, j’ai reçu la « rouste* », je n’ai pas mangé
comme les autres. J’étais en colère après Madeleine, ma voisine. Le lendemain,
chaussée de feutres, en sabots, je suis partie seule à l’école. À cette époque,
on n’avait pas souvent des habits neufs, cela coûtait cher.
En
rentrant de l’école, je changeais de tablier et j’en mettais un autre pour la
maison. Le soir, je devais rentrer le bois, aider ma mère à des petits travaux
et puis, à table, j’aurais pu le salir, mon tablier. Le tablier de l’école
devait faire la semaine et nous avions classe tout le samedi à cette époque ;
on ne changeait pas souvent d’habits.
Nous
n’avions pas de cantine à l’école et nous mangions sous le préau un morceau de
pain, une bille de chocolat, une pomme et des châtaignes à l’automne. L’hiver, le
maître nous autorisait à manger en classe et nous nous installions autour du
poêle à bois.
Le
propriétaire de la ferme de mes parents avait exigé la remise en culture d’un
champ en friche. Il fallait d’autres bras pour travailler cette terre
supplémentaire. Aussi, j’ai dû quitter l’école à 11 ans alors que l’année
suivante je devais passer le certificat d’études. Je me souviens de ce jour-là,
j’avais pleuré. Je n’allais plus à l’école, je travaillais aux champs, mais mes
parents m’envoyaient au catéchisme pour que je fasse ma communion solennelle".
*Rouste : gifle, coup de poing, violente correction.
Ce
témoignage interroge sur la place du travail scolaire dans une société encore
largement rurale.
Pour beaucoup de parents, le temps passé à l’école est
du temps perdu, surtout lorsque les campagnes ont besoin de main-d’œuvre et que
le propriétaire se fait pressant auprès du métayer.
La loi de Jules Ferry sur l’obligation scolaire de 1882,
qui avait rendu l’instruction obligatoire entre 6 ans et 12 ans révolus, n’avait pas
résolu l’absentéisme, car rythme scolaire et rythme de la campagne, ne coïncidaient pas. « La fréquentation scolaire reste, par endroits,
écourtée ou irrégulière, au moins jusqu’aux années 1930 ».
« S’il y a des illettrés en France, si est même
étonnant qu’il n’y en ait pas même davantage, c’est qu’on s’est trop fié au bon
sens public, c’est qu’on n’a pas pris les précautions nécessaires contre
l’inertie et l’indifférence des masses paysannes, contre la résistance
familiale, habile à défendre ses intérêts, tirant profit de l’enfance à la
ferme, et, dans un moment où la maintenance où la main-d’œuvre se fait rare et
chère ». (É. Petit, 1910)
É. Petit. demande « que l’école au village
s’accommode, s’ajuste au milieu, qu’elle tienne compte des saisons, qu’elle
modifie son horaire, allongeant, raccourcissant la classe, pour faire leur part
aux travaux champêtre où la famille peux utiliser écolières et écoliers ».
Car, si on va à l’école l’hiver, on l’abandonne dès la reprise des travaux des
champs. Le travail scolaire est ainsi sacrifié au travail de la ferme.
Source
Guy Brucy. Désertion
scolaire et absentéisme dans l’école de Jules Ferry. Cahiers de la recherche
sur l’éducation et les savoirs, n°2, 2003, pp. 145/168.
Tous nos remerciements vont à
Claudine Centieu pour le recueil de ce témoignages.
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