Qu’est-ce que cet instrument qui fait l'unanimité des cléricaux et des anti-cléricaux ? Si je vous en parle, c’est parce qu’il fut inventé par un abbé landais (cocorico !) au XIXe siècle, curé d’un quartier de Mont-de-Marsan, à une dizaine de kilomètres de Campagne-de-Marsan.
Origine du patronyme Guichené.
D’après Généanet, « Guichené est un patronyme porté dans les Landes et les Pyrénées-Atlantiques. Il s’agit d’un dérivé de Guiche et Guichemerre qui désigne celui qui est originaire de Guichemerre, nom de deux hameaux à Pomarez et à Saint-Geours-d'Auribat, dans les Landes. La signification du toponyme est obscure : à noter qu'une commune des Pyrénées-Atlantiques s'appelle Guiche, et que ce nom a pu désigner la chaux (à rattacher au basque gisu). Selon d'autres sources, Guiche serait un nom de personne. Formes voisines : Guichenay, Guichené, Guicheneuy, Guicheney, Guichenez, Guichenné ».
La vie et l’œuvre de l’Abbé François Guichené.
L’Abbé François Guichené (Source : Bibliothèque nationale de France, département Musique, Est.Guichené00, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84206510/f1.item). |
Les notes qui suivent sont extraites du livre Notice sur la vie et les travaux de l'abbé Guichené, curé de Saint-Médard (Landes), de Théodore Nisard, ex-missionnaire scientifique du gouvernement français, publié à Paris en 1863, du vivant de François Guichené.
Un père qui passa de la charrue à l'horlogerie.
« L’abbé François Guichené, fils de Pierre Guichené, horloger mécanicien, et d'Élisabeth-Antoinette Fonestier, naquit le 15 octobre 1808 à Grenade-sur-Adour, petite ville des Landes ». Son père (1775-1857) « Avait quitté la charrue pour s’occuper d’horlogerie, et, sans autre maître que son goût et ses dispositions naturelles, il était parvenu à fabriquer les pièces d’horlogerie les plus délicates. C’est sans doute dans les ateliers de son père que le jeune François puisa cette passion pour la mécanique qui, comme on le verra bientôt, devait produire plus tard de féconds résultats. Monsieur Bats, le curé de Grenade fut frappé des dispositions précoces du jeune homme, et lui donna comme professeur de musique Monsieur l'Abbé Bonnecarrère, son vicaire, ancien maître de plain-chant au grand séminaire de Bayonne. À 11 ans, François chantait à vue toute espèce de mélodies liturgiques avec la justesse d’intonation, le sentiment esthétique et l’assurance de l’artiste consommé ». Monsieur l’Abbé Bats l’envoya ensuite au petit séminaire d’Aire, moitié à ses frais, moitié aux frais de la famille Guichené. Après avoir terminé ses humanités, il fut admis au grand séminaire de Dax en novembre 1929. En mai 1834, il fut ordonné prêtre. Après deux ans et demi de séjour à la cathédrale de Dax comme vicaire, il fut nommé curé de Bostens et de Pouydesseaux. « Cependant, le service de trois églises finit bientôt par altérer la santé, peu robuste d’ailleurs, du jeune prêtre. Au bout de cinq ans environ, celui-ci contracta une maladie de langueur qui le conduisit aux portes de la tombe ». Averti, l’évêque d’Aire et de Dax, en janvier 1843, le nomma curé de Saint-Médard-de-Beausses, près de Mont-de-Marsan.
Un autodidacte touché par le chant religieux.
« Après de longues recherches et malgré son éloignement de tout grand centre d’activité intellectuelle, l’abbé était parvenu à créer un mécanisme qui s’adapte à toute espèce d’harmonium ou orgue expressif, et dont le but est de permettre aux personnes les plus étrangères à la science harmonique d’accompagner tous les chants d’église d’une manière régulière et puissante, en ne jouant que la seule mélodie sur un petit clavier de 26 touches inhérent au mécanisme. Lors donc que l’on ne se sert du clavier ordinaire, chaque touche ne fait entendre que les sons à l’octave ou à la double octave que de 16, de huit ou de 4 pieds qui sont tirés, comme cela se fait dans tous les instruments de ce genre ; mais en mettant en œuvre le clavier spécial du mécanisme Guichené, chacune des deux, c’est 26 touches fait raisonner dix ou douze notes échelonnées harmonieusement sur toute l’étendue de l’orgue. C’est donc un orchestre véritable qu’un doigt met en mouvement, et que dirige la seule inspection d’un petit tableau d’une simplicité naïve. L’abbé donna à juste titre le nom de symphonista à son invention et la fit breveter le 30 mars 1855 ».
Le symphonista (source : https://harmonium.fandom.com/fr/wiki/Guichen%C3%A9_Fran%C3%A7ois). |
Un succès national immédiat.
Le symphonista attira l’attention du prince Napoléon et du jury international à l’Exposition universelle de 1855, où il obtint la médaille d’argent de première classe. Perfectionné par l’abbé, avec l’aide de MM. Lentz et Houdart, cet instrument apparut en 1859 à l’exposition de Bordeaux où il remporta la médaille d’or.
« Le 3 mai 1860, l’abbé Guichené fut obligé de s’adresser à la maison la plus considérable de Paris, et l’on peut ajouter de l’Europe, pour être en mesure de satisfaire ou très nombreuses commandes qui lui arrivaient à la fois de toutes parts. Il confia donc la fabrication de cesse de son symphonista à MM. Alexandre père et fils ».
Un nouveau système de boîte de roues.
L’abbé fit breveter, le 24 octobre 1855, son système qui s’adapte à toutes sortes d’axe en augmentant à l’infini de puissance et de rotation par la suppression des frottements. La résistance, avec le système-Guichené, est diminuée dans des proportions de 1 à 10. Ainsi, le poids de 1 kg qui mettait en mouvement le système de poids de 200 kg pendu à un cordon embrassant la poulie dans l’axe était monté sur les boîtes-Guichené, tandis qu’il fallait un poids de 10, et même de 14 kg pour obtenir le même résultat avec l’axe monté sur les coussinets ordinaires.
Un système de sonnerie à détente électrique.
Le 30 juillet 1858, l’abbé fit breveter un système de sonnerie d’horloge à détente électrique. Il fut également l’auteur de « deux opuscules qui le placent au premier rang des défenseurs et des propagateurs de la musique sacrée par excellence ». Le premier de ses opuscules est intitulé « Catéchisme du plain-chant à usage des personnes qui veulent connaître les nouveaux livres de chant romain. Le second a pour titre « Clé des accords, ou moyens simples, sûrs et faciles d’harmoniser le chant sacré ».
Les ecclésiastiques érudits du XIXe siècle.
À son insu, l’Abbé François Guichené a contribué à « redessiner les grandes figures du débat entre sciences, raison et religion en France au XIXe siècle ».
En effet, au XIXe siècle, les ecclésiastiques se firent entomologiste, spéléologue, géologue, paléontologue, archéologue, historien, botaniste, généticien, agronome, explorateur ou ingénieur…
Laissons la parole à Olivier Perru.
« Après Renan, on a l’impression que la rupture entre Église et science est inévitable et quasi consommée et que les années 1850 commencent sur fond de conflit général. D’un côté, les épanchements dévots et « mystiques » devant le doux Jésus, la multiplication des apparitions (Lourdes, Pontmain), le Syllabus; de l’autre, un progrès fulgurant des sciences et une masse de scientifiques prestigieux qui passent pour agnostiques quand ils ne sont pas athées ».
« Les catholiques ont aussi participé au mouvement scientifique de la fin de la première et de la seconde révolution industrielle; ils sont présents dans de nombreux domaines scientifiques, mais surtout dans les sciences naturelles (botanique, zoologie, géologie). Ce n’est pas un hasard : à la fin du XIXe siècle, ces sciences sont peu professionnalisées et encore très descriptives. Elles demandent peu de moyens techniques, économiques ou institutionnels, elles ne réclament pas forcément de travailler avec une université honnie par l’Église (du moins dans le contexte français) ni de s’impliquer quotidiennement dans un laboratoire et dans une profession scientifique. Ces chrétiens, en particulier les prêtres et les religieux, ont de réelles qualités scientifiques et tiennent une place intermédiaire entre les érudits-amateurs et les scientifiques professionnels ayant une reconnaissance institutionnelle. Ils sont souvent peu soutenus par la hiérarchie catholique, laquelle éprouvera, à quelques exceptions près et jusque vers 1920-1930, une réelle frilosité par rapport aux progrès scientifiques, quand ce n’est pas une hostilité face aux scientifiques eux-mêmes ».
Physicien, mécanicien et musicien, ainsi était l’Abbé François Guichené, qui fut fait chevalier de la Légion d'honneur le 13 août 1867 et s’éteignit le 15 septembre 1877 dans sa paroisse de Saint-Médard à Mont-de-Marsan, à l'âge de 68 ans.
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Sources
- AD40 Campagne-1848 - 1879-E DEPOT 61/1D3, page 70.
- Notice sur la vie et les travaux de l'abbé Guichené, curé de Saint-Médard (Landes). Théodore Nisard, ex-missionnaire scientifique du gouvernement français. Paris, 1863 - 16 pages.
- Consulter le livre sur https://books.google.fr/books?id=DFcqb0-k88YC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_vpt_buy#v=onepage&q&f=false
- Olivier Perru. Sciences, raison et religion en France au XIXe siècle Volume II : Savants naturalistes chez les prêtres diocésains et les frères des écoles chrétiennes au XIXe siècle. Institut Interdisciplinaire d’Études Épistémologiques de Lyon / Vrin - Science - Histoire – Philosophie. 420 pages. ISBN 978-2-910425-37-1 - juin 2016.
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