Les tentatives d’évasion du Capitaine Jean Jeantet pendant la Grande Guerre

Une tentative d’évasion ratée d’un camp de prisonniers de la Grande Guerre en Allemagne, en appelle d’autres : escalades de murs d’enceintes, creusement de souterrains… « Hâtez-vous lentement et, sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : polissez-le sans cesse et le repolissez… » Boileau, L’Art poétique (1674).
 
L’auteur de ce blog est un parent de Jean Jeantet.
 
Jean (dit Abel) est né à Mézos (Landes) le 27/09/1887 (AD Landes 4E 182/27, page 41). Sa mère fut accouchée par Marguerite Brousse, sage-femme habitant Mézos (Landes). Il ne se destinait pas à une carrière militaire.
 
Voici ce que nous apprend son livret militaire.
Il était employé de bureau à Bordeaux lors de son appel sous les drapeaux et classé soutien de famille (son père était décédé en 1904) le 28/08/1909, selon l’article 22. Il mesurait 163 cm, et il fut incorporé le 10 octobre 1909. Rapidement nommé caporal le 16/02/1910, il brûla les étapes, car la même année, il était déjà élève officier de réserve, puis lieutenant de réserve en 1911.
Il fut rappelé pour la Grande guerre et nommé lieutenant au 34ème Régiment d’infanterie. Il prit part aux batailles de Morange le 20/08/1914 et du Grand Couronné, à l’attaque de Bioncourt (Lorraine) le 13/12/1914 où il reçut une balle dans la cuisse gauche. Il participa aux combats de Lintrey en juin 1915 et en 1916.
Il fut muté au 168ème Régiment d’infanterie le 11/10/1915, et promu capitaine le 13/02/1916. Il participa aux combats de Fleury (Verdun) du 1er au 11/07/1916 où il fut blessé le 10/07 par un éclat d’obus à la face dorsale du pied droit. Fait prisonnier le 11/07/1916, au lendemain de sa blessure à Fleury (Verdun), il ne fut rapatrié d’Allemagne que le 03/01/1919. Plusieurs tentatives d’évasion sont mentionnées.  
 
Le récit de ses évasions dans un rapport vraisemblablement pour instruire sa demande de la médaille des évadés.
 
« Sarrebruck, le 24 décembre 1927
Rapport du Capitaine J. Jeantet du 168ème d'Infanterie »
(AD40 Fonds Commandant Jeantet 53 J).
 

I° - Sur les circonstances dans lesquelles le 11 Juillet 1916 à Fleury (Verdun) il est tombé blessé aux mains de l'ennemi ;

II° - Certains faits ayant marqué son séjour en captivité.

 

I°- Le 10 juillet 1916, la 6ème Compagnie du 168ème Régiment d'Infanterie que j'avais l'honneur de commander, établie en première ligne depuis dix jours à la lisière Sud du village de Fleury et les abords immédiats, était engagée dans une action de reconnaissance que l'ennemi dirigeait sur l'ensemble du front du Secteur. Vers quatorze heures, au cours de mon inspection de mes postes avancés répartis dans le groupe de maisons de Fleury dont nous avions précédemment délogé l'ennemi*, un de mes guetteurs, le soldat Obrefelle près de qui je me trouvais, fut tué par un obus de gros calibre dont des éclats me traversèrent le pied droit.

Vers dix-huit heures, par ordre du Commandant du 2ème Bataillon, le Chef de Bataillon Boulesteix, je fus évacué sur le poste de secours installé à la poudrière de Fleury.

Entre-temps, l'action de l'ennemi avait été complétement enrayée, particulièrement sur le front de ma compagnie où mes hommes m'avaient amené des prisonniers ; ce qui me valut les félicitations que le Colonel Coquelin de Lisle** Commandant la 255ème Brigade voulut bien, dans la soirée, me charger de transmettre à ma compagnie.

 

Dans la nuit du 10 au l1, mon unité et les autres compagnies du bataillon furent relevées. Au matin du 11 juillet, l'ennemi renouvelant son attaque de la veille après une longue et puissante préparation d'artillerie parvint jusqu'au poste de secours dont tous les occupants, blessés, médecins, personnel sanitaire, aumônier, tombèrent entre ses mains.

 

II° - Dans la soirée, vers 22 heures, les Allemands nous évacuèrent sur le fort de Douaumont. Par groupes de 4 ou 6 suivant que le blessé était Français ou Allemand, nos brancardiers, pour la plupart du 167ème Régiment d'Infanterie, s'acheminèrent vers Douaumont. Mais il nous fallut passer sous le feu des artilleries adverses et un court instant après le départ de mon groupe, l'explosion d'un obus me précipita à terre. Quand je repris mes sens, deux brancardiers seulement restaient à mes côtés, j'appris que leurs deux autres camarades avaient été, l'un tué, l'autre blessé. Comme je ressentais une profonde douleur à l'aine droite, je leur dis de me laisser là, ils me traînèrent néanmoins jusqu'au fort de Douaumont où nous parvînmes vers deux heures, le douze juillet.

Après un premier pansement, je fus repris par quatre hommes et transporté à Azannes d'où je fus évacué sur Trèves (Lazarett IV). C'est à cet hôpital que je subis le 14 juillet, une première opération au pied droit. Après environ deux mois de traitement, les Allemands me firent conduire sous escorte au camp de la citadelle à Mayence.

En novembre 1916, j'entrai à l'hôpital de Mayence pour y être opéré une deuxième fois (extraction d'éclat d'obus resté dans mon pied). Enfin, en août 1917, comme j'éprouvais une grande gêne à marcher et ressentais par intermittences de profondes douleurs au bas-ventre, je rentrai au même hôpital pour y subir une nouvelle intervention chirurgicale.

 

Un mois après (septembre 1917), à peu près rétabli, je pris la résolution de m'affranchir de cette captivité.

Avec mes camarades, les Lieutenants aviateurs Coupet*** et Ledeuil et le Lieutenant Bouet du 344ème Régiment d'Infanterie, j'étudiai et préparai le plan suivant :

 

D'une petite cour intérieure où nous avions accès chaque jour jusqu'à la tombée de la nuit et qui surplombait le tunnel de la voie ferrée, il s'agissait de descendre à l'aide d'une corde sur la voie ferrée. Il fallait pour que l'opération ait quelque chance de réussite, profiter du court instant séparant le commencement de la tombée de la nuit du moment où la sentinelle étant mise en place, l'accès de la cour nous devenait interdit.

Le Lieutenant-Colonel de Tarragon fut mis officiellement au courant par le Lieutenant Bouet. La date de l'opération fut prévue pour la mi-décembre. Un ordre de départ pour le camp de Strasbourg Westpreussen suivi des fouilles préparatoires, nous força d'interrompre nos préparatifs.

 

Arrivé vers la fin décembre 1917 au Camp de Strasbourg Westpreussen (7 kilomètres de l'ancienne frontière russe), je m'entendis avec mon camarade de chambre, le Capitaine Atger**** pour l'entreprise suivante : creuser une galerie souterraine partant d'un local situé près du chemin de ronde et sortir par un débouché au-delà dudit chemin. Les préparatifs de ce plan auquel contribuèrent en outre les Lieutenants de l'Armée Belge Houdmont et Damery, ainsi que les Lieutenants français Le Guennec et Bouet nous demandèrent beaucoup de temps. Quelques alertes nous firent craindre d'être surpris et nous forcèrent de brusquer l'opération. Dans la nuit du 4 au 5 juin 1918, notre galerie fut débouchée sur le chemin de ronde et malgré la proximité presque immédiate des sentinelles, notre sortie s'effectua sans incident.

 

L'itinéraire que nous avions arrêté, mon camarade d'équipe, le Lieutenant Bouet et moi, devait nous mener à Marienburg d'où nous nous proposions de prendre le train pour la frontière hollandaise. Après trois nuits de marche très difficile dans la région des marécages et après avoir dépassé Deutsch Eylau nous fûmes arrêtés par des gendarmes et jetés dans une geôle où se trouvaient des prisonniers russes. Le lendemain, nous fûmes conduits à la prison d'une localité voisine d'où nous fûmes ramenés à la prison civile de Strasbourg Westpreussen.

Notre tentative nous valut un mois de prison subi en partie à Strasbourg Westpreussen et en partie à Ströhen (Hanovre), prison militaire où nous fûmes transférés dans le courant du mois de juillet 1918.

 

Je fus atteint de grippe grave, peu après et entrai à l'infirmerie du camp. Rétabli, je préparai avec les Lieutenants Bouet, Mariol, Chapuis et Belorgey une nouvelle sortie par souterrain. Mais les Allemands éventèrent notre entreprise. Prévenus heureusement à temps, nous échappâmes de justesse aux investigations qui, soudainement, furent faites pour nous surprendre sur le fait.

Nous fûmes peu après transférés au Camp de Burg. Avec un officier belge et mon fidèle camarade le Lieutenant Bouet, je commençai la préparation d'une nouvelle entreprise qui fût à peu près au point quand survint l'Armistice.

 

À ce moment, les portes furent ouvertes, d'autre part l'ordre du Maréchal Commandant en Chef nous fût communiqué interdisant les départs individuels. Je demandai et obtins la mission de me rendre avec les Lieutenants Marloi et Henry au camp de Zwickau (Saxe) pour y régler le rapatriement des hommes de troupe. Cette mission prit fin vers la fin décembre 1918.

 

Avec le convoi que nous avions formé, nous rentrâmes en France par Rastatt le 3 janvier 1919".

 

* Historique du 168ème Régiment d'Infanterie.

** Le Colonel Coquelin de Lisle fut tué les armes à la main dans la matinée du 11 en défendant son poste de commandement.

*** Le futur pilote du "Goliath".

**** Le Capitaine Atger a réussi dans cette évasion et est rentré en France par la Hollande.

 

Jean Jeantet ne quitta pas l’armée, mais y fit carrière.

Nous le retrouvons le 21/01/1920 au 166ème Régiment d’Infanterie, puis au 150ème Régiment d’Infanterie le 7/06/1920. Il est alors membre de la Haute Commission Interalliée des Territoires Rhénans, chargée de superviser la démilitarisation allemande, de 1918 à 1930 (Côte A59/4068/4129).

 

Après ce trou de huit ans dans son emploi du temps, il réapparaît dès le 10/10/1928 à la Légion Étrangère (2ème Régiment Étranger) au sein de laquelle il accomplira le reste de sa carrière, jusqu’à sa mort. Il participe à l’occupation du Bou Taouselt le 1/08/1929, de TaouriutZin et du Djébel Moghi le 19/10/1930 et à la bataille de Tizi-N-Ighil le 10/05/1932 (Maroc).

 

Écriture et signature de Jean Jeantet en 1936.

    

Marié tardivement en Algérie, quatre ans avant son décès.

Puis il a été en poste au Maroc du 15/05/1931 au 15/05/1933, dont à Ouarzazate le 19/05/1932, au 3ème Régiment Étranger le 28/01/1933, puis au 1er Régiment Étranger (1) le 16/05/1933, au sein duquel il fut nommé chef de bataillon (2). Puis, il fut muté en Algérie du 1/09/1933 jusqu’à sa mort le 16/02/1939, à l’hôpital militaire d’Oran.

 

Il s’était marié le 5 janvier 1835 avec la Marguerite Marie Céline Luciani, née le 1er janvier 1906 à Oran. La différence d’âge entre les époux était de 19 ans. Les parents de la mariée étaient instituteurs. Lucien, le père, était né à Santa-Maria-Figaniella, en Corse, le 3 février 1857. Il avait effectué son service militaire en 1877 et avait épousé Jeanne Berland, le 8 mars 1900 à Oran. Le grand-père de Marguerite, Philibert Berland (1832-1895) était Brigadier de gendarmerie à cheval à la 3ème Compagnie de gendarmerie de la Légion d'Afrique. La mère de Marguerite était née à El-Arrouch, près de Constantine.

 

Marguerite Luciani, épouse Jeantet, a connu une fin tragique quelques mois après son mariage. 

 

Source : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6734241k/f3.item

 

Le journal l’Écho d’Oran du 16 mai 1935, relate les faits suivants :

« Près de Nazereg, une femme se jette sous un train.

Par Télégramme de notre correspondant particulier

Nazereg-Flinois le 15 mai.

Au passage du train allant sur Oran ce matin, à 11 h 35, Madame Jeantet, femme du Commandant d’armes de Saïda, se précipite sur la voie à proximité du centre de Nazereg. Rejetée par le chasse-pierres, la malheureuse a cependant les deux bras et la jambe droite, broyés. Transportée aussitôt à l’hôpital de Saïda par Monsieur Lang, son état est jugé désespéré. On ignore les motifs de cet acte de désespoir. À l’instant, nous venons d’apprendre qu’elle a été amputée d’une jambe et des deux bras.

A… »

Une fin dans d’atroces souffrances physiques et morales. Pourquoi ? Le lendemain, l’Écho d’Oran, faisait paraître l’avis de décès. Marguerite Luciani a été inhumée à Oran.

 

Décès de Jean Jeantet à l’hôpital militaire d’Oran.

Le registre des Déclarations et renseignements relatifs aux décès (Algérie, branche Oran, Hôpital militaire) nous apprend que Jean Jeantet a été admis à l’hôpital le 8 février 1939 et qu’il y est décédé une semaine plus tard, le 16 février, d’un « ulcère calleux de l’estomac perforé ». Dans son malheur, il avait pu échapper à La Deuxième guerre mondiale et à la débâcle.

 

Source : Service des Archives Médicales Hospitalières des Armées.

 

Source : Véronique H..., famille.

 

 À propos de la médaille des évadés.

Au cours de la Première Guerre mondiale, 1 580 000 prisonniers français ont été internés en Allemagne, dans les 69 camps pour hommes de troupe (Stalags) et les 28 camps pour officiers (Oflags) et des dix régions militaires allemandes (Wehrkreise). Plusieurs milliers tentèrent de s’évader et se constituèrent en association à la fin du conflit.

En 1925, le député Marcel Plaisant déposa auprès de la Chambre des députés une proposition de loi visant à créer une décoration particulière, sous forme d’une sorte d’une croix de guerre pour les évadés.

C’est ainsi que la loi du 20 août 1926 créa la Médaille des Évadés commémorant les actes d’évasion des prisonniers de guerre. Son attribution pour la guerre 1914-1918, était soumise à l’avis d’une commission interministérielle siégeant au ministère de la Guerre, qui décerna, à titre militaire, près de 16 000 médailles (soit un taux d'évasion de 1 %) accompagnées de citation permettant l’attribution de la Croix de Guerre 1914-1918.

Le dossier de candidature devait comprendre un récit de l'évasion et du témoignage de deux personnes ayant assisté à celle-ci, mais sans y avoir participé.

  

1- Le 1er Régiment étranger (1er RE) a été créé en Algérie le 1er avril 1841 à partir des trois premiers bataillons de la Légion

2- Le terme « chef de bataillon » est l’une des appellations du grade de commandant, utilisée dans l'Armée de terre française. Le commandant est dit « chef de bataillon », du nom de son commandement dans les unités des armes dites « armes à pied » : infanterie, chasseurs à pied, génie, transmissions.

  

Sources et remerciements

 

  • Archives départementales de la Gironde.
  • Archives départementales des Landes (Fonds Commandant Jeantet 53 J).
  • Service des Archives Médicales Hospitalières des Armées, 23, rue de Châteauroux, BP 21105, 87052 Limoges cedex.
  • Gallica.BnF. 

 

 

 

 

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