Campagne-de-Marsan (Landes) : souvenirs d'un mécanicien de la première moitié du XXe siècle

  

Souvenirs manuscrits d'Alphonse Gaüzère (1917-1997) pour des émissions de RADIO-FRANCE-LANDES.

 

Je suis né le 23 juillet 1917 à Campagne, en plein bourg, là où se trouve la boulangerie actuelle.

Fils de commerçant, j'ai toujours été dans un milieu où il y avait beaucoup de contacts, car chez moi, il y avait : bistrot, restaurant, hôtel, atelier de mécanique vélo et moto, salon de coiffure, horlogerie et tonnellerie. C'est pour vous dire que l'on ne s'ennuyait pas , car mon père était un "Michel Morin" (1), bon à tout faire.

 

Venons-en à l'activité communale

… qui n'était pas moindre non plus. J'ai connu quatre épiceries, un médecin, un tailleur pour homme, une sage-femme, une couturière, trois menuisiers, six bistrots, des maquignons, deux bouchers, un forgeron, un charron, un sabotier, un bureau de tabac, une fabrique d'enveloppes de paille pour bouteilles (4 ouvriers). Il y avait la halle aux grains avec un marché tous les mercredi du mois.

Nous voyions tous les Mercredi des Cendres, exposés ,les bœufs des bouchers communs. Ces bêtes de corne étaient magnifiques !

 

La piste avec son poste à galène

Mr. Vives Jean, propriétaire du domaine de " Jean Beylet " avait offert à la commune en 1924, un poste de radio (2) fonctionnant sur d'énormes batteries, et l'avait installé dans un coin de la mairie. Nous écoutions des émissions venant de Suisse et de France. À l'époque, c'était vraiment merveilleux !

  

Poste à galène en 1925 (source : Wikipédia).

Il y a cinquante ans, j'ai décidé de m'installer comme mécanicien-garagiste dans ma commune natale…
… et ce pour une bonne raison : mon père y ayant créé vers les années 1904 un commerce de vente et de réparation de cycles. Les photos de l'époque en portent le témoignage. Je tenais à continuer ce métier.
 
Donc entre 1944-1945, je louais un petit bout de terrain à l'angle de la RN 10 (à l'époque) et la route allant vers Le Leuy. J'y fis construire un garage tout en bois de 7 mètres de large et sur 12 de long, et qui est encore en bon état.
 
Ayant acheté un peu d'outillage chez Sarrat (NDLR : avec l'aide du beau-père), je réparais des vélos, seuls engins à l'époque pour se déplacer, mais avec quelque difficulté car ils n'avaient presque pas roulé pendant l'Occupation. Le plus gros problème était d'ordre pneumatique (enveloppes et chambres). Les pneus étant encore contingentés, il fallait un bon délivré par la Préfecture, au compte-goutte (pas pour tous, il y avait le système D). Autrement, c'était le marché noir ou le troc, surtout à base de nourriture.
 
Il y avait le système de coller une bande de chambre à air de voiture ou camion (récupérées à la SERAG) (3) tout autour de la bande de roulement, ou alors des rondelles de 30 mm de large avec un trou central de 5 mm, le tout relié par une tige de fer de 5 mm, en ayant respecté les dimensions de la circonférence de la roue. 2 400 rondelles faites sur un billot de chêne à l'emporte-pièce faonné pour cela. Ces rondelles étaient enfilées dans le fer rond avec un appareil fabriqué pour compresser les rondelles provoquant un écartement assez important pour souder les extrémités du fer rond. Une fois soudé, on enlevait l'appareil et le tour était joué... sauf quand la soudure lâchait et qu'on retrouvait les rondelles éparpillées sur la route ! Je trouvais quelques pneus au noir, place Mériadec à Bordeaux ou à Tartas, chez une dame spécialisée dans ce commerce.
 
Les jours ont passé et petit à petit, la motorisation est réapparue
… moteurs auxiliaires montés sur la roue avant, avec un galet frottant sur la roue. Marques Poulain VAP, Circiolo et Mosquito : moteur assez bien conçus, puisque atteignant les 40 à l'heure, mais attention, ce n'était pas trop prudent de se gratter l'oreille, parce qu'avec une main la stabilité devenait dangereuse. Le plus sûr était le Vélosolex, mais il fallait à la commande, verser des arrhes et un an pour être livré !
 
Ensuite, les cyclomoteurs sont arrivés, mieux conçus et moteur en bas du cadre, équilibration parfaite, mais très chers à l'achat. Les premières marques étaient le Gitan VAP, Guillet, Alezan Peugeot, Terrot, Griffon, etc. Et tout cela me donnait du travail, mais nous avons connu une époque très difficile au point du carburant, ce qui m'a obligé à m'installer un gazogène à charbon (4) sur une camionnette plateau Renault KZ 11 cv à moteur borgne sans culasse, d'une certaine puissance quand même : moyenne de 40 à 50 à l'heure. Je l'ai gardée 3 ans, jusqu'à l'apparition du carburant en vente libre. Bien des gens de ma commune s'en sont souvenu longtemps, mais beaucoup d'entre eux nous ont quitté.
 
Transporteur le jour, contrebandier la nuit
Avec cette camionnette sans cabine, un bout de bâche tendue du haut du pare-brise à l'arrière de la cabine et par côté du vent, que de services rendus gratuitement, mais quand même récompensés par des reconnaissances en nature et bien souvent de bonnes choses !
 
Les temps ont changé. Je faisais les mariages, les décès, les baptêmes. Et la nuit, j'étais déguisé en contrebandier, j'allais chercher de la farine pour le boulanger jusqu'à Garosse, pour les bistrots, des barriques de vin en contrebande, toujours la nuit, à des heures tranquilles, vers les minuit.
 
Il fallait bien qu'il y ait pénurie, car j'ai été sollicité pour un mariage de gens qui avaient loué la maison bourgeoise de Mme Vives à "Jean Beylet", entre un comte et une marquise venant de Bretagne. Je les ai transportés jusqu'à Mont-de-Marsan faire des courses, entre autre des pains de glace achetés chez Quinot, le glacier situé près de la caserne. Nous étions trois à l'avant de la camionnette, avec couverture sur la jambe des époux.
 
J'ai remplacé cette camionnette par une ambulance Renault 14 cv (réformée de l'armée) à ressort transversal à l'arrière, alors, je ne vous dis pas le balancement ! J'avais acheté une 201 Confort sans pneus. Je me suis débrouillé pour trouver 4 pneus en piteux état, ayant été obligé de mettre des emplâtres à certains, ce qui m'a permis de sortir d'une mauvaise situation un enfant de 3 ans qui avait avalé du produit toxique qui lui avait brulé l'intérieur de la gorge, en le transportant d'urgence à Bordeaux, à l'hôpital des Enfants (5). Le voyage aller s'est bien passé, ainsi que le retour.
 
J'allais le dimanche porter les crossmen de Berteuil, dans des cross pas toujours derrière la porte : Mimizan, Laruns, Barcus. Aller et retour, quelque fois c'était 400 km.
 
Les voitures sont arrivées
… première vente en 1951, une "Prairie" au boulanger de Campagne, 900 000 francs à l'époque, c'était cher. Après c'était les 4 CV, Dauphine, Frégate et en 1960 la fameuse 4L.
 
Quittons le domaine de la motorisation sur route, pour la motorisation à la campagne...
... installation de moteur industriel, train Bernard Bruno. J'avais même vendu 2 moteurs 4 temps avec 2 volants venant des surplus de la Guerre de 14. C'était des moteurs pas ordinaires. Ils marchaient sans bougies et étaient refroidis par eau. Je ne me rappelle pas de la marque. Installation de transmission par courroies plates sur des supports scellés dans le mur, avec des paliers à roulement à billes et arbre de transmission, des poulies en bois dont il fallait chercher le diamètre suivant les poulies réceptrices des appareils. Concasseurs, hache-paille, ce n'était pas toujours réussi au premier coup.
 
J'ai entretenu longtemps les chenillettes de l'usine Lacaze à Bertheuil. C'était des chenillettes Citroën, modèle qui avait fait la traversée du Sahara. Les engins étaient équipés d'un moteur 4 cylindres développant 11 CV. Ils avaient des démultiplications très efficaces et surtout de tout terrain. J'y ai installé des gazogènes à charbon, ce charbon était fabriqué dans l'usine de Bertheuil, cela faisait une grosse économie de carburant, car la consommation était importante. On y avait installé des grues manivelles, assez pénibles à manœuvrer. Et alors, ne parlons pas des changements des bandes à roulements des craboteurs, roue dentée entrainant la chenille. Il fallait souvent changer des roulements. Je m'étais installé un pont (NDLR : 1945), grâce au dénivelé du terrain par rapport à la R.N.10, ce pont existe toujours.
 
 
 
    
Un artisan menuisier d'une commune voisine ne pouvant se ravitailler pour avoir du matériel sur place m'avait demandé d'aller à Bordeaux chercher du matériel chez un grand quincaillier de la ville. Le départ s'est fait à 4 heures du matin. Vers 8 h, nous étions à Bordeaux, la camionnette a été chargée de matériel à côté des sacs de charbon, et nous sommes rentrés le soir à minuit. Bien sûr, casse-croûte compris, soit 19 heures aller et retour.

 

Les motos de l’Ancien temps

Vous m'avez demandé de vous parler de vieilles motos.

La fatalité veut que dès mon jeune âge j'étais déjà dans le bain. Au retour de la guerre 14-18, mon père qui était déjà installé à Campagne comme mécanicien vélos m'a permis de m'initier à la mécanique qui commençait à se motoriser.

 

Après la Première Guerre mondiale, il y avait dans l'atelier de mon père de drôles d'engins. Des Harley Davidson, des Indian, motos bicylindres en V de 10 et 12 CV. C'était des monstres très lourds et très puissants qui devaient peser dans les 250 kg ou plus, un guidon très long vers le conducteur, des poignées hexagonales pour pouvoir faire actionner l'accélérateur, car les commandes étaient en fil d'acier de 6mm et équipées de petites cardans pour donner les courbes. Je vous assure qu'il n'y avait pas la souplesse des gaines et des câbles, il fallait bien faire attention aux retours d'allumage en réglant l'avance et l'allumage à la main, sinon, des fois il y avait des retours de flammes au carburateur qui prenait feu. C'était impressionnant.

 

Le seul fabricant français de moto qui a construit la moto entièrement française est Motobécane avec son fameux bloc moteur qui avait supprimé la boite à vitesse séparée, et de ce fait plus d'inconvénients pour la transmission entre le moteur et la boite. Motobécane avait sorti ses 500 cm3, 350 cm3, 175 cm3 et 125 cm3 . Tous les blocs dans le même style mais de moindre importance. Terrot et ses contremarques étaient équipées de moteurs anglais J.A.P, sauf les petits 2 temps 49 cm3 et 100 cm3 qui étaient des moteurs deux temps. Alcyon était équipée de moteurs Zurches qui, il me semble, était de fabrication suisse.

 

Gnome et Rhone, Peugeot, Terrot, Magnat-Debon, Alcyon, Soyer, Motobécane, Motoconfort, Smart, Mont-Guyon, Koeles Stroffus, Ravat, Radior, Dresh, Dollar, Stylsson, René Gillet, Motosacoche, Vélocette...

 

Les motos à courroies étaient équipées d'une poulie-avant, sortie boite de vitesse, une courroie trapézoïdale crantée et d'une poulie de grande dimension fixée sur les rayons de la roue arrière. Bien souvent ces courroies cassaient et il fallait avoir dans la sacoche le nécessaire, c'est à dire une attache spéciale et l'outillage pour réparer la courroie. Le plus souvent on rentrait à pied en poussant la moto.

 

Car le carburateur était énorme comme un pot de graisserons, voyez la contenance ! C'était des machines qui roulaient à 90 km/h maximum, qui auraient remorqué une voiture, mais gare à la consommation : minimum 10 litres au 100 km. La suspension était très dure, il y avait aussi d'autres marques de motos françaises et anglaises 350 cm3 et 500c m3, les unes à courroies et les autres à chaines. Je ne veux pas me tromper mais je crois qu'il y'avait en France dans les années 30 à 39 une trentaine de marques de motos, et quelles motos ! Les 500 Terrot à moteur J.A.P, les Gnome-et-Rhône 500 et même 750 cm3 les René Gillet bicylindres avec leur side-car.

 

En France nous avons un parc motos très important et de bonne qualité, alors qu'en Allemagne trois ou quatre marques avaient le marché : N.S.U, D.K.W, B.M.W.; en Angleterre, les Norton B.S.A Royal Enfield, Vélocette, Triumph ; en Belgique la fameuse Gillet Herstal F National. Les Italiens avaient leurs Guzzi et Moto Bianchi. J'ai eu moi-même une Vélocette 350 cm3, arbre à came en tête en 1937 (NDLR : vendue pour payer la part de l'auteur aux frais de son mariage), qui, malgré son âge - 10 ans - grimpait à 135km/h avec trois vitesses et d'un coup de changement de vitesse sans débrayer, je me trouvais à 145 !

 

J'ai connu à Mont-de-Marsan des motocistes, c'est bien leur nom :

 

- Henri Lassaigne, au coin de la rue Cherche-Midi et rue Montluc, qui avait un atelier de réparation de motos. On y voyait alignées les 350 et 500 cm3 Stlision. Quelles belles machines !

            

- Le père Darrieux avec ses Peugeot P 108 et P 110.

 

Je connaissais deux bons metteurs au point de diverses machines, car certaines, surtout les étrangères, exigeaient une certaine connaissance de calage comme on disait. Un arbre à came en tête se réglait au degré, car un mauvais réglage vous faisait tomber la vitesse de pointe facilement de 20 km/h. Et ces metteurs au point étaient Gambin (6) et mon frère Camille (7).

 

La course avec le coursier du PMU.

À l'époque, il y avait le PMU qui partait de Mont-de-Marsan en moto entre midi trente et 1h 30 afin de transporter les bulletins des joueurs. Eh bien, je l'attendais au pont de Bats, et jusqu'à Meilhan, c'était la course, si on peut dire : des pointes à 130-135 à l'heure ! La circulation n'était pas comme à l'heure actuelleis ça bardait, sans casque et sans assurance de ma part.

 

 

Notes

 

1 - Un Michel Morin est, dans quelques régions françaises, un homme à tout faire. C'est donc également un synonyme de factotum, touche-à-tout, bricoleur.
2 - Le récepteur à cristal connu sous les noms de poste à galène, de poste à diode ainsi que de poste à pyrite est un récepteur radio à modulation d'amplitude extrêmement simple qui historiquement dès le début du XXe siècle permit la réception des ondes radioélectriques des premières bandes radios, des signaux de la tour Eiffel et des premiers postes de radiodiffusion.
3 - Société de transport par bus, basée à Mont-de-Marsan.
4 - Principe du gazogène : Chauffer du charbon ou du bois dans une enceinte fermée (générateur) à environ 1200 °C afin de produire une gazéification (hydrogène/oxyde de carbone). Ce gaz est ensuite traité et épuré physiquement et/ou chimiquement avant d'obtenir un gaz injectable dans le moteur du véhicule.
5 - Il s’agit de Michou Larrieu, encore bien vivant en 2026.
6 - Garagiste italien, installé à Mont-de-Marsan.
7 - Garagiste installé à Saint-Perdon Son garage existe encore en 2026.
 
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