| Lili, vers 1967 |
Voici ce qu’a écrit, sur lui, notre mère dans ses mémoires (2013).
"Élie devint le parrain d’Éric. Élie était un enfant de l’assistance publique que ma belle-mère avait élevé. Il était plus âgé que Fonfon et tous les deux se considéraient comme frères. Enfant abandonné et confié à l’Assistance publique, Élie fut recueilli à l’âge de trois mois par la mère Marthe. De deux ans plus âgé que Fonfon, Éli Martin – Martin était le nom de famille donnée à la plupart des enfants abandonnés – était de très petite taille".
"À l’âge de 14 ans, il fut confié à des métayers de Chalosse, sans enfant, qui l’adoptèrent, lui donnant leur patronyme, PÉ. Peu après il fugua et revint une nuit chez la mère Marthe après avoir retrouvé sa mère biologique à Hagetmau qui ne voulait pas le reconnaître et qu’il gifla, ce qui lui valut d’être arrêté par les gendarmes. La mère Marthe le confia alors à son demi-frère l’oncle de Bordeaux (Gabriel Duprat) qui tenait un bar à Bordeaux".
"C’est ainsi qu'Élie devint garçon de café après son service militaire au Maroc comme Spahi*. Il rencontra sa future femme à Bordeaux. Le couple eut trois enfants dont l’aînée était une fille. Mais le leur bonheur fut de courte durée. La mère mourut rapidement de tuberculose ainsi que vraisemblablement les trois enfants en bas âge. Élie, que nous appelions tous Lili, s’embarqua et pendant plusieurs années travailla comme barman dans des paquebots".
"De cette époque, le frère de lait de « Fofon » (Notre père – NDLR) qui le considérait comme son véritable frère, garde une impressionnante collection de petites bouteilles d’alcool du monde entier qui faisait l’admiration de nos enfants quand nous lui rendions visite chez lui, rue de la Fabrique à la Rochelle".
"Il refit sa vie avec Marguerite avec laquelle il termina comme garçon de café à la gare de la Rochelle ce qui lui valut - heure de gloire - d’apparaître comme figurant dans le film le Bateau d’Émile**".
L’étape suivante a consisté à consulter du fichier de l’Insee qui recense tous les décès depuis 1970.
Quelques interrogations demeurent : le prénom Élie n’apparaît pas, mais nous retrouvons bien le prénom Martin.
La commune de naissance est remplacée par une mystérieuse mention : Commune fictive (40990). D’après le site GENEAFRANCE, ce code qui ne correspond à aucune commune a été attribué à plusieurs dizaines de personnes nées dans les Landes. Ce code de commune fictive (990) associé au département est généralement utilisé pour les enfants assistés, dont on ne connait pas toujours précisément le lieu exact de naissance.
Donc, nous ne savons pas dans quelle commune des Landes est né Lili.
La date de sa naissance du 1/06/1914 correspond au lundi de Pentecôte, un jour qui ne comporte pas de saint au calendrier. Le prénom Martin a-t-il été attribué par défaut lors de l’abandon de l’enfant ? L'enfant à l'égard duquel aucune filiation n'est régulièrement établie prend le nom qui lui est attribué par l'officier de l'état civil à qui sa naissance ou sa découverte a été déclarée. Une législation de 1904 prévoyait d'attribuer aux enfants trouvés trois prénoms, et le dernier faisait office de nom de famille.
L’année du décès (1978) correspond bien à mon séjour en Zambie. Il s’agit donc bien de Lili.
Son décès à La Rochelle est survenu sur son lieu de travail au buffet de la gare de La Rochelle, d’un AVC ou d’un trouble cardiaque brutal, d’après nos parents. Autre temps, autres mœurs ( ?), Lili n’y touchait aucun salaire et ne vivait que des pourboires !
Étape suivante : la recherche dans la Chalosse d’un enfant de 14 ans placé dans une ferme chez des métayers sans enfants, qui l’adoptent et lui donne leur nom de famille, PE.
En tapant PE sur Généanet et en restreignant les recherches dans les Landes, la chance me sourit. L’arbre généalogique de Sylvie PE sur Généanet, mentionne un « garçon adopté pour reprendre la ferme (PE) qui ne la reprendra pas ». Au lieu-dit Couterot, dans la commune de Mant, adopté par Pierre PE et son épouse Marie DUDES qui n’avaient que des filles et souhaitaient donc un garçon pour reprendre la ferme - bien que simples métayers, la ferme ne leur appartenait donc pas - et assurer leurs vieux jours, pour ne pas être jetés dehors par leur propriétaire dès qu’ils ne pourraient plus travailler ! Mais ce n’est pas la bonne piste, car il existe deux autres familles PE à Mant, dont l’une hébergeait deux enfants de l’Assistance publique. Néanmoins, cette fausse piste va mener à la bonne.
Étape suivante : consulter les recensements de population de Mant sur le site des Archives départementales des Landes. Les recensements avaient lieu tous les cinq ans.
Recensement de Mant en 1926
PE Germain (55 ans) et PE Marie, née Luc (47 ans) habitent seuls à la ferme Laborde.
Recensement de Mant en 1931
Nous retrouvons la trace de PE – LALAUDE Martin 16 ans, enfant de l’assistance publique, fils adoptif. La famille (père Germain, né en 1871, mère Marie, née en 1879) habite la maison Laborde. Ils sont métayers cultivateurs. Il s’agit de la bonne piste.
Source : AD40 Mant-1931-6 M 217, page 3. |
Retour sur les recensements de 1921 et de 1926 à Campagne à la recherche de LALAUDE.
Ce document nous donne le véritable patronyme de Lili qui apparaît ici sous le nom de LALAUDE Martin, né en 1914, confié à la grand-mère de notre père et à son mari (Justin ou Sylvestre Duprat), vraisemblablement contre une rétribution financière.
Toujours d'après ce document, il serait né à Mont-de-Marsan, ce qui est une erreur, car le fichier Insee comporte le code 40990. Mont-de-Marsan est le centre de l’Assistance publique qui l’a confié à l’adoption. Ceci confirme le patronyme LALAUDE dans sa ferme de placement à Mant, en 1931.
Ce document nous dit que Lili habitait officiellement, non pas avec la mère Marthe (notre grand-mère paternelle chez laquelle je ne le trouvais pas dans les recensements), mais avec notre arrière-grand-mère et son mari (cf : photo de famille).
Ce couple avait déjà perdu quatre garçons : deux en bas-âge (Joseph Duprat 1896-1896 et Vincent 1896-1896), un pendant la guerre de 14-18 (Victor 1892-1917) et un dans les suites immédiates (Jean, en 1922, à l’existence tourmentée : prison pour délinquance, prison pour désertion, mort mystérieuse en région parisienne). Seul avait survécu Victor dit Gabriel (1901-1975) - l’oncle de Bordeaux - trop jeune pour avoir été envoyé à la boucherie de la Grande guerre et qui n’habitait plus chez ses parents en 1921, mais 12 rue Sainte-Claire à La Rochelle où il était garçon de café, d’après sa fiche militaire.
Pourquoi avoir confié Lili à des fermiers, à une quarantaine de kilomètres de son lieu de vie et de sa première famille d’accueil à Campagne de Marsan ?
Quel cruel déracinement après 14 années passées à Campagne avec ses frères et ses cousins et cousines d’adoption !
Il pourrait y avoir plusieurs explications à cette décision :
- - Notre arrière-grand-mère est décédée en 1928, ce qui pourrait expliquer le placement de Lili dans la ferme de Chalosse, à l’âge de 14 ans, cette année-là, son mari étant désormais seul et âgé de 76 ans.
- - Notre grand-père (Alexis) était décédé en 1926 des suites de la Grande guerre, laissant notre père orphelin à l’âge de 9 ans. Notre grand-mère qui entamait alors sa chute sociale, ne pouvait certainement pas nourrir une bouche de plus et ne savait comment trouver une place d’apprenti à Mont-de-Marsan pour Lili.
- - La promesse (tenue) d’une adoption et du legs du métayage de la ferme, même si les PE n’étaient que métayers et non pas propriétaires.
Il y a de nombreux LALAUDE à Hagetmau (Généanet). Nous n’y avons pas retrouvé d’acte de naissance en 1914, aux noms de LALAUDE Martin. L’accouchement avait dû se faire en catimini.
Combien de temps, Lili est-il resté à Mant ? Mystère.
Recensement de Mant en 1936
Recensement de Mant en 1946
PE Germain et PE Marie, née Luc, habitent seuls à la ferme Laborde. Âgé de 32 ans, Lili n’habite plus avec eux. Il n’a pas repris la métairie.
En résumé
* Les spahis sont des unités de cavalerie française de l'Armée d'Afrique, de 1834 à 1964, puis de l'Armée française jusqu'à nos jours. Les spahis marocains, comme leurs camarades des régiments de tirailleurs marocains, portent une tenue de tradition. Celle des spahis marocains reprendra dans ses grandes lignes la tenue qu'ils portaient avant 1914, avec le burnous bleu foncé dont la pièce de cœur est désormais vert foncé pour tous les régiments. Ces tenues de tradition continueront d'être portées aux cérémonies et prises d'armes, ainsi qu'en tenue de sortie, jusqu'à la fin de la décolonisation de l'Afrique du Nord.
** Le Bateau d'Émile (également connu sous le titre Le Homard flambé) est un film franco-italien de Denys de La Patellière, adapté de la nouvelle homonyme de Georges Simenon et sorti en 1962. Synopsis : Charles-Edmond, l'aîné des frères Larmentiel, décide de revenir à La Rochelle, sa ville natale pour y mourir. Quarante ans plus tôt, il en avait été chassé par son père. Avant de trépasser, le vieil original annonce qu'il a un fils caché, Émile, marin-pêcheur auquel il souhaite léguer ses biens. François, le frère cadet, que Charles-Edmond déteste, lorgne sur l'héritage pour renflouer la puissante entreprise familiale, véritable trust de la pêche, et va tenter de s'approprier l'affection et les biens de cet héritier inopportun. Émile, quant à lui, est trop occupé à se disputer avec Fernande, chanteuse de beuglant, pour se douter de ce qui l'attend...
Sources
- Ma vie, Élise Gaüzère, 2013.
- Archives départementales des Landes (en ligne).
- Photographies familiales.
Ce texte sera complété avec des recherches à effectuer sur place aux Archives départementales des Landes.
AD40 série X (enfants de l’AP).
Registre militaire AD40.
Service militaire : Bureau de recrutement de Mont-de-Marsan, PE Martin, matricule 1050. AD40 1934-1361 W 15, page 21
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