Faits divers dans les Landes, de 1870 à 1940, d’après Le Républicain landais : les avortements.

Universellement pratiqué, l’avortement repose sur diverses techniques (herbes et potions abortives, utilisation d'objets tranchants, curetage, application d'une forte pression abdominale). Dans le monde, les droits reproductifs pour les femmes tendent à favoriser le droit à l'avortement (libéralisation dans une cinquantaine de 50 pays entre les années 1990 et 2020), en s'appuyant sur des études montrant que l'avortement à risque est responsable d'un décès maternel sur huit dans le monde (2011). Ce risque persiste dans les pays pauvres ou hautement religieux et conservateurs, dans lesquels l'avortement est souvent illégal. Toutefois, des pays riches sont récemment revenus sur le droit à l’avortement, comme les États-Unis (2022).

Avant la dépénalisation, c’était la mère qui subissait, souvent seule, les conséquences médicales et légales de l’avortement.
 
Dans ses pages, Le Républicain landais relate quelques comptes rendus d’audience de la cour d’assises des Landes (1870-1940) que nous reproduisons ici, afin de restituer les contextes dans lesquels sont survenus ces drames.
 
 

Condamnation d’une jeune femme par la cour d’assises des Landes (Image générée par ChatGPT,

B.-A. Gaüzère, 2026).

 

Les faits 

   

13 juin 1923 - Avortement mortel.

Mont-de-Marsan. Ces jours derniers, Mlle Madeleine Baris, 25 ans, demeurant Bourg-Neuf, décédait presque subitement. Ses obsèques étaient célébrées mercredi.

La rumeur publique ayant fait supposer au parquet qu’il s’agissait d’une mort suspecte, le cadavre de Madeleine Baris fut exhumé vendredi et autopsié le même jour par M. le Dr d’Uzer. Ce dernier a conclu formellement à un décès provoqué par des manœuvres abortives, car la malheureuse jeune fille était enceinte de quatre mois. L’utérus a été perforé et il y a eu abus de liquide corrosif. La justice enquête en vue de rechercher les complices et les auteurs de cet avortement mortel.

 

11 janvier 1922 - Cour d’assises des Landes - Audience du mardi 6 janvier - Avortement.

Cauna. L’accusée est la nommée Angèle Fargues, née le 20 avril 1901 à Cauna, ménagère à Mont-de-Marsan. Elle vivait en concubinage avec le sieur Dulong, propriétaire de l’hôtel du Cheval-Blanc, actuellement détenu à la prison de Mont-de-Marsan, sous l’inculpation d’incendie volontaire.

Le 19 octobre dernier, une perquisition faite au domicile de ce dernier, et motivée par l’inculpation dont il est l’objet, amena des découvertes qui permirent de penser que la fille Angèle Fargues s’était livrée récemment à des manœuvres abortives. Des voisines, interrogées, donnèrent par leurs déclarations plus de force encore à ces présomptions. Des perquisitions ultérieures firent trouver dans le logement de l’accusée des plantes aux propriétés abortives. Angèle Fargues, interrogée, n’a cessé de nier, déclarant seulement qu’elle était sujette à des hémorragies fréquentes. Mais elle aurait fait à une voisine l’aveu de son avortement.

Me Destieux, du barreau de Mont-de-Marsan, assiste l’accusée ; M. Fougeyrollas, substitut, occupe le siège du ministère public.

En raison de la nature de l’affaire, le huis clos est prononcé.

Avec habileté, M. le substitut Fougeyrollas s’efforce d’établir le bien-fondé de l’accusation.

Plus que jamais en possession de ses dons brillants, Me Destieux prononce en faveur de l’accusée une plaidoirie aussi éloquente que chaleureuse. Après une courte délibération du jury, Angèle Fargues est acquittée.

 

10 juin 1904

Caupenne – L’avortement.

La fille Jeanne Dessarps, âgée de 22 ans, couturière à Caupenne, qui fut arrêtée pour avortement et qui protestait de son innocence, malgré les déclarations formelles du médecin légiste, a fait samedi soir des aveux complets à M. le juge d'instruction.

Cette jeune fille a reconnu en effet qu'elle avait été enceinte et que la veuve Marianne Bordelanne, âgée de 79 ans, ménagère à Caupenne, quartier Saint-Laurent, lui avait administré divers liquides d'un goût amer qui ont amené rapidement l'évacuation d'une masse informe.

En présence de ces aveux, le parquet de Saint-Sever s'est transporté dimanche sur les lieux et a ouvert une enquête au cours de laquelle diverses personnes ont été entendues.

La veuve Bordelanne s'est énergiquement défendue de l'accusation que fait peser sur elle la fille Dessarps, mais celle-ci est très affirmative et spécifie même que l'opération qui a fait disparaître sa grossesse lui a coûté 5 francs.

La veuve Bordelanne passe dans la région pour une sorcière doublée d'une faiseuse d'anges ; ses dénégations n'ont pas été prises au sérieux par le magistrat instructeur, qui l'a mise immédiatement en état d'arrestation ; elle est écrouée lundi matin à la maison d'arrêt de Saint-Sever.

 

23 mars 1900

Saint-Sever - Ordonnance de non-lieu.

La veuve Tauzia, dite « La Nègue », de Tartas, inculpée de complicité dans l’affaire dite des avortements de Tartas, vient également d’être l’objet d’une ordonnance de non-lieu.

 

30 octobre 1896 - Cour d’assises - Audience du mercredi 28 octobre – Avortement.

À la première affaire inscrite au tableau, comparaissent deux jeunes femmes, les nommées Marie Lesbegueries, dite la Cabillotte, âgée de 29 ans, née à Narrosse, couturière à Saint-Paul-lès-Dax, et Jeanne Labat, âgée de 24 ans, née à Mugron, domestique à Dax, accusées d'avortement.

 

Voici, d'après l'acte d'accusation, les faits qui leur sont reprochés :

Jeanne Labat, étant domestique à Dax, s'aperçut en mai dernier qu'elle était enceinte et fit ses confidences à la femme Lajus. Celle-ci la mit en relation avec sa sœur, Marie Lesbegueries, dite la Cabillotte, très experte en l'art des avortements.

La fille Labat se confia à la Cabillotte, qui pratiqua sur elle des manœuvres abortives dans un bois voisin de Montfort, le 24 juin, manœuvres dont l'effet ne se fit pas attendre.

La patiente sortit de cette épreuve si exténuée qu'elle dut prendre place sur une charrette pour rentrer à Mugron, chez ses parents.

Jeanne Labat a fait les aveux les plus complets à la suite de l'examen médical dont elle a été l'objet. Elle a raconté, en détail, l'opération à laquelle elle s'est prêtée.

Quant à Marie Lesbegueries, elle n'a cessé de nier énergiquement ; mais la découverte, à son domicile, d'une seringue suspecte et les dépositions des témoins qui établissent, malgré ses dénégations, sa présence dans le bois situé à deux kilomètres de Montfort avec Jeanne Labat, corroborent, de la façon la plus formelle, l'accusation portée contre elle par cette dernière.

Marie Lesbegueries a déjà été condamnée à un mois de prison pour vol. Jeanne Labat n'a pas d'antécédents judiciaires.

 

Ministère public : M. Viaud, substitut. Défenseurs : Me Beyne pour Marie Lesbegueries et Me Destieux pour Jeanne Labat.

À l'interrogatoire, Jeanne Labat renouvelle ses aveux, tandis que la fille Lesbegueries persiste dans ses dénégations.

Il est ensuite procédé à l'audition des témoins, qui sont au nombre de sept. L'un d'eux, nommé Albert Brocq, 21 ans, laboureur à Saint-Paul-lès-Dax, répond sur un ton arrogant. Au cours de sa déposition, il affirme avoir accompagné la fille Lesbegueries à Montfort et nie avoir vu Jeanne Labat ; ces déclarations paraissant absolument fausses, M. le président fait consigner le témoin sous la garde d'un gendarme.

À la reprise de l’audience, M. Viaud, substitut, a la parole pour prononcer son réquisitoire.

Le ministère public, dans un langage mesuré, énergique et éloquent, demande au jury une juste répression contre les deux accusées dont la culpabilité est établie.

Mes Destieux et Beyne plaident, tour à tour, non sans une réelle habileté, l'acquittement de leurs clientes, qui est accordé par le jury.

Marie Lesbegueries et Jeanne Labat sont, conséquemment, remises en liberté.

 

L'Affaire de Pontonx

 

14 août 1896 - L'affaire d'avortement de Pontonx – 3ème arrestation.

On se rappelle qu'au mois d'avril dernier, la femme Labeyrie et la fille Lucie Gensous avaient été arrêtées à Pontonx sous l’inculpation d'avortement et de complicité.

La gendarmerie de Bayonne vient de conduire à la maison d'arrêt de Saint-Sever la nommée Adrienne Barrère, âgée de 24 ans, autrefois domestique à Dax et actuellement à Biarritz, contre laquelle M. le juge d'instruction de Saint-Sever avait lancé un mandat d'arrêt. La femme Labeyrie s'était livrée en janvier dernier sur cette jeune fille à des manœuvres abortives que celle-ci a dû reconnaître devant les affirmations de la femme Labeyrie, qui a été mise en sa présence.

 

23 août 1896 - L'avorteuse de Pontonx.

Cette affaire, qui est appelée à avoir un certain retentissement dans la contrée, entre dans une nouvelle phase par suite des aveux de la femme Labeyrie, celle que l'on a déjà surnommée l'avorteuse de Pontonx.

Six femmes ou jeunes filles ont déjà été citées devant le juge d'instruction et M. le Dr Lemée, médecin légiste du parquet de Saint-Sever, a été obligé d'abandonner les travaux du conseil général pour aller examiner une nouvelle victime de la femme Labeyrie.

Si nous en croyons les renseignements qui nous ont été fournis, ce ne serait pas la dernière personne qui serait impliquée dans cette affaire.

 

30 août 1896 – À propos de l'avorteuse de Pontonx.

Jeudi dernier, vers cinq heures du soir, après un interrogatoire serré et une confrontation émouvante avec l'avorteuse de Pontonx, a été écrouée à la maison d'arrêt de Saint-Sever la nommée Lucie Etchemendy, épouse Lamarque, âgée de 33 ans, lisseuse à Dax, sous l'inculpation de complicité d'avortement. C'est encore une nouvelle victime de la femme Labeyrie.

 

28 octobre 1896 – L'affaire de Pontonx - Mise en liberté provisoire.

La longue information relative aux nombreuses avortées de Pontonx et autres lieux, poussée activement par M. Monlezun, juge d'instruction à Saint-Sever, étant aujourd'hui terminée, les nommées :

1 - Lucie Gensous, âgée de 19 ans, domestique à Pontonx ;

2 - Marie Bordes, âgée de 22 ans, cultivatrice, même lieu ;

3 - Adrienne Barrère, âgée de 24 ans, domestique à Biarritz ;

4 - Et Lucie Etchemendy, âgée de 34 ans, lisseuse à Dax,

Toutes inculpées de complicité d'avortement, viennent d'être mises en liberté provisoire, cette affaire ne venant aux assises des Landes qu’en janvier prochain.

C'est afin de leur éviter les souffrances physiques et morales d'une trop longue détention que M. le juge d'instruction de Saint-Sever a remis en liberté les malheureuses victimes de la femme Labeyrie, leur incarcération n'étant plus aujourd'hui indispensable à la découverte de la vérité.

Quant à la coupable, l'avorteuse de profession, la nommée Jeanne Dussau, femme Labeyrie, de Pontonx, elle n'a pu être encore comprise dans cette mesure de clémence.

 

18 décembre 1896 - Les avortements de Pontonx-sur-l'Adour.

La grosse affaire d'avortements et de complicité de Pontonx, dont nous avons en son temps entretenu le lecteur, viendra aux assises des Landes en janvier prochain.

Sur les cinq filles ou femmes qui y sont impliquées, deux de ces dernières, les nommées Lucie Etchemendy, âgée de 34 ans, repasseuse à Dax, et Adrienne Barrère, âgée de 24 ans, domestique à Biarritz, viennent de bénéficier d'une ordonnance de non-lieu.

L'état de grossesse de ces deux femmes, à l'époque où elles se sont prêtées aux manœuvres abortives de Jeanne Labeyrie, a paru insuffisamment établi à la chambre des mises en accusation, qui a cru devoir relaxer ces deux inculpées des fins de la poursuite.

L'avorteuse de profession, Jeanne Labeyrie, âgée d'une quarantaine d'années, et deux de ses victimes, Lucie Gensous, âgée de 19 ans, domestique, et Marie Bordes, âgée de 22 ans, cultivatrice, toutes les trois demeurant à Pontonx, restent donc seules impliquées.

 

Verdict en janvier 1897.

Le jury est rentré dans la salle de ses délibérations à 11 heures et demie.

Il en est sorti vers midi, porteur d'un verdict d'acquittement pour les filles Marie Bordes et Lucie Gensous et affirmatif, avec admission de circonstances atténuantes, pour la femme Jeanne Labeyrie.

Cette dernière a été conséquemment condamnée à cinq années d’emprisonnement et aux dépens.

  

15 décembre 1893

Saint-Martin-d'Oney - Tentative d'avortement.

Le nommé Pouyaou, cultivateur à Saint-Martin-d'Oney, s'est livré à des manœuvres abortives sur une jeune fille de 18 ans, nommée Marie Barry, de la même localité.

 

12 avril 1893 – Avortement.

Laurède - Une dispute entre une brave femme et la fille Ducournau a dévoilé un avortement commis par cette dernière, il y a deux mois. Il paraîtrait qu'elle aurait enterré le fœtus dans un jardin. La justice, informée, a procédé à des recherches restées infructueuses.

La fille Ducournau a été néanmoins arrêtée, car les preuves de criminalité qui pèsent sur elle sont convaincantes.

 

25 décembre 1892 - Y a-t-il avortement ?

Mugron - Depuis quelques jours, on parlait à Mugron d'un avortement qui aurait été commis par la nommée Marie C..., de complicité avec son amant, le nommé L... Ce bruit ayant pris une certaine consistance, la gendarmerie a procédé à un commencement d'enquête. Les deux inculpés ont nié formellement. L'information continue.

 

8 avril 1892 - Cour d’assises des Landes – 2ème journée - Affaire femmes Labat et Maria Darricau – Avortement.

Audience à huis clos - Acte d'accusation.

Le procureur général près la Cour d'appel de Pau, vu l'arrêté de la chambre des mises en accusation de ladite Cour, en date du 17 mars 1892, qui renvoie devant la Cour d’assises du département des Landes les nommées :

1 - Darricau Maria, née le 27 mars 1874 à Hagetmau, ménagère, domiciliée à Hagetmau.

2 - Marcassoule Marie, femme Labat, âgée de 33 ans, née le 30 juin 1858 à Peyre, ménagère à Hagetmau, accusée d'avortement et de complicité d'avortement, expose que, des pièces de la procédure, résultent les faits suivants :


Le 1er janvier dernier, le garde-champêtre de Hagetmau recevait une lettre anonyme dans laquelle on lui faisait connaître que la fille Darricau Maria, habitant cette commune, qui était enceinte, cherchait à faire disparaître sa grossesse. Trois jours après, on adressait une nouvelle lettre anonyme au sous-préfet de Saint-Sever dans laquelle on affirmait que la fille Darricau avait accouché clandestinement et avait exposé le fruit de sa grossesse dans une étable à bœufs. Ces deux lettres ayant été communiquées au parquet de Saint-Sever, à la date du 5 janvier, une information fut aussitôt ouverte et les magistrats, accompagnés du médecin légiste, se transportèrent le lendemain à Hagetmau. Dès leur arrivée sur le lieu du crime, ils apprirent que Maria Darricau avait avoué la veille à M. le juge de paix que, dans les derniers jours de décembre, elle avait provoqué un avortement à l'aide d'un breuvage et que le fœtus par elle expulsé avait été placé dans la litière de l'étable à bœufs.

 

Interrogée par le magistrat instructeur, l'accusée renouvela sa déclaration et affirma qu'étant enceinte de trois mois environ, elle avait absorbé un breuvage qui, après avoir été préparé par un nommé Lamothe Pascal, lui avait été remis par Larrère Paul, son amant. Elle prétendit que l'absorption de ce breuvage avait provoqué chez elle des maux d'estomac, des nausées et de violentes coliques qui, le 1er janvier 1891, avaient amené l'expulsion d'un fœtus à peine formé qu'elle avait placé dans le fumier de l'étable à bœufs. Ce fœtus fut aussitôt recherché par les magistrats, mais deux investigations restèrent infructueuses. Le médecin légiste, chargé d'examiner l'inculpée, ayant constaté que cette fille portait les traces d'un accouchement récent et que la grossesse devait remonter à trois mois, la fille Darricau fut mise en état d'arrestation en même temps que Larrère Paul, qui, d'après son dire, lui avait administré un breuvage abortif.

 

La science médicale étant aujourd'hui unanime à reconnaître le peu d'efficacité des boissons abortives, l'information a cherché à savoir si l'avortement de l'accusée n'avait pas plutôt été provoqué par des manœuvres directes sur l'utérus. Invitée à diverses reprises à s'expliquer sur ce point et à raconter en toute sincérité à la suite de quelles circonstances l'avortement s'était produit, la fille Darricau s'est décidée à entrer dans la voie de la vérité.

 

Dans son interrogatoire du 3 février, elle a déclaré que le 30 décembre, vers 3 heures du soir, la nommée Marcassoule Marie, épouse Labat, sa voisine, avait introduit une aiguille à tricoter dans ses parties sexuelles et, à l'aide de cet instrument, avait perforé les membranes ; cette opération avait, deux jours après, amené l'expulsion du fœtus.

À la suite de cette déclaration, le médecin légiste, chargé à nouveau d'examiner Maria Darricau, ayant formellement constaté sur le col de l'utérus de cette fille des lésions nombreuses produites par un instrument piquant tel qu'une aiguille à tricoter, il n'était pas possible de douter de la sincérité de la déclaration de l'accusée sur ce point ; aussi la nommée Marcassoule Marie, épouse Labat, fut-elle mise en état d'arrestation. Dans ses divers interrogatoires, la femme Labat a opposé les dénégations les plus énergiques aux accusations portées contre elle par la fille Darricau ; cependant, les mensonges continuels de l'épouse Labat et les déclarations des divers témoins ont établi avec certitude la culpabilité de cette seconde accusée et ont fait connaître le mobile odieux auquel elle avait obéi en conseillant tout d'abord, et en provoquant ensuite, l'avortement de la jeune amie.

 

Depuis quelque temps, en effet, la femme Labat, quoique vivant en mauvaise intelligence avec les parents de la fille Darricau, cherchait toutes les occasions de voir cette jeune fille et de l'attirer chez elle. Vers le 15 décembre dernier, Maria Darricau, qui était alors enceinte de deux mois et demi, ayant fait l'aveu de sa grossesse à cette femme,  celle-ci lui conseilla de se faire avorter à l'aide d'une aiguille à tricoter et, après lui avoir indiqué le moyen de se servir de cet instrument, elle s'offrit même à pratiquer l'opération. La fille Darricau refusa, mais, de retour à son domicile, elle essaya à plusieurs reprises, sans pouvoir y réussir, de se faire une ponction avec une aiguille à tricoter. Elle eut alors recours à un breuvage abortif qui lui fut procuré par son amant Larrère, mais ce procédé resta encore inefficace.

 

Le 30 décembre dernier, vers onze heures du matin, Maria Darricau se rendit de nouveau chez la femme Labat et lui fit part des manœuvres abortives par elle employées sans succès. Celle-ci renouvela ses offres de service qui, cette fois, furent acceptées. La fille Darricau allait même se livrer immédiatement à ces manœuvres, lorsque l'arrivée d'une voisine, la femme Dumartin, obligea les deux complices à remettre l'opération à un autre moment. Le même jour, vers trois heures du soir, la femme Labat, profitant de ce qu'elle était seule dans son domicile, pratiquait la ponction à l'aide d'une aiguille à tricoter, et Maria Darricau était vue par le nommé Juzanx au moment où, l'opération terminée, elle quittait la basse-cour de la maison Labat.

 

Deux jours après, le 1er janvier, vers 2 heures du soir, la fille Darricau expulsait le fœtus et le crime d'avortement était ainsi consommé. Le 3 janvier dernier, l'accusée Labat prévenait le nommé Dangoumeau, ennemi de la famille Darricau, de ce qui s'était passé, et lui faisait écrire une lettre anonyme de dénonciation à M. le sous-préfet de Saint-Sever. « Il faut, disait-elle, profiter de l'occasion pour faire baisser la tête aux Darricau ». Ces dernières paroles, rapportées avec la plus grande sincérité par le témoin Dangoumeau, indiquent d'une façon certaine qu'en provoquant cette jeune fille à commettre le crime qui lui est reproché, la femme Labat avait pour but de jeter la honte et le déshonneur sur toute la famille Darricau qu'elle haïssait. Les renseignements recueillis sur Maria Darricau la représentent comme une fille de mœurs légères.

 

Il paraît certain qu'il y a un an, alors qu'elle était encore enceinte, elle avait pu se procurer un avortement à l'aide d'un breuvage. Quant à Marie Marcassoule, épouse Labat, sa moralité est mauvaise et sa maison est considérée dans le public comme un lieu de rendez-vous et de débauche. L'information n'ayant pu établir ni la nature du breuvage donné à Maria Darricau par Larrère et Lamothe, ni les effets produits par le médicament, ces deux simples inculpés ont bénéficié d'une ordonnance de non-lieu.

En conséquence, les nommées Marie Darricau et Marie Marcassoule, femme Labat, sont accusées :

1 - Darricau Marie, d'avoir, à Hagetmau, au mois de décembre 1891, étant enceinte, consenti à faire usage des aliments, breuvages, médicaments, violences ou tous autres moyens à elle indiqués ou administrés sur sa personne pour se procurer un avortement, lequel avortement s'en est suivi.

2 - Marcassoule Marie, femme Labat, d'avoir, au même lieu et à la même époque, par aliments, breuvages, médicaments, violences ou tout autre moyen, procuré l'avortement de la fille Maria Darricau, laquelle était enceinte.

 

M. le Substitut Destoulet demande une peine sévère ; il faut absolument, par des exemples, faire cesser cette tendance par trop accentuée qu'ont les filles enceintes à faire disparaître le fruit de leur amour.

Me Destieux défend la jeune fille, Me Bayne la femme Labat. Deux belles plaidoiries qui arrachent au jury un verdict négatif.

Donc, troisième acquittement en deux jours.

 

20 janvier 1892 - Un avortement à Hagetmau.

La nommée Maria Darricau, âgée de 18 ans, cultivatrice, demeurant à Hagetmau, vient d'être arrêtée et conduite à la prison de Saint-Sever pour avoir commis un avortement. Elle a déclaré avoir caché le fœtus sous le fumier d'une loge à bœufs. Les recherches faites n'ont abouti à aucun résultat.

Le sieur Larrère, âgé de 29 ans, a été également arrêté et conduit à la prison de Saint-Sever comme complice. Maria Darricau a fait des aveux.

 

Audience du 21 janvier 1885

La session a été clôturée par une affaire d’avortement qui amène sur les bancs de la cour d’assises les filles Anna et Cécile Godard, de Mont-de-Marsan, et Mme Noélie Elisabeth Lamothe, sage-femme à Saint-Sever.

L’audience a été ouverte à 11 heures. Dès 10 heures et demie, une foule compacte se pressait aux abords du palais ; un piquet du 34ème de ligne avait été requis pour maintenir l’ordre.

Après avoir constaté l’identité des trois accusées, M. le président Trézéguet procède au tirage du jury. Après le serment d’usage, lecture est donnée par le greffier de l’arrêt de renvoi et de l’acte d’accusation.

 

À midi, M. le président procède à l’interrogatoire des accusées.

L’une d’elles, Anna Godard, âgée de 26 ans, douée d’une intelligence remarquable, se défend avec une rare énergie qui impressionne le public.

La femme Lamothe est âgée de 34 ans ; les renseignements fournis sur son compte sont excellents ; elle jouit à Saint-Sever d’une bonne réputation, jamais elle n’a donné lieu à aucune plainte. Ses antécédents sont irréprochables.

Le 15 décembre dernier, la rumeur publique accusait la fille Godard de s’être fait avorter. L’enquête faite par M. le commissaire amena l’arrestation de la fille Cécile Godard. Quelques jours plus tard, sa sœur Anna était arrêtée en même temps que Mme Lamothe, sage-femme de Saint-Sever.

 

Au cours de son interrogatoire, la fille Cécile Godard ne conteste pas son état de grossesse, mais elle nie énergiquement s’être fait avorter ; ses dénégations sont non moins énergiques au sujet de son voyage à Saint-Sever, dans la nuit du 9 au 10 décembre dernier, voyage qu’elle n’a jamais fait.

 

Les prétendues confidences à la fille Marie Sabaut sont de la pire fantaisie.

De son côté, la femme Lamothe prétend n’avoir pas vu la fille Cécile dans la soirée du 9 décembre ; elle a reçu chez elle, ce soir-là, Madeleine et Anna Godard qui sont arrivées vers neuf heures et demie, se sont chauffées jusqu’à minuit environ et sont reparties par le courrier qui arrive à Mont-de-Marsan à 3 heures du matin.

Anna Godard s’est défendue, nous le répétons, avec une rare énergie, et plus d’une fois même il lui est arrivé de souffler les réponses à sa sœur Cécile.

Pressés que nous sommes par l’heure du tirage, nous nous voyons obligés, à notre grand regret, de résumer les notes que nous avions prises.

 

M. le Président procède alors à l’audition des témoins.

Marie Sabaut, âgée de 28 ans, couturière à Mont-de-Marsan, dépose que Cécile Godard venait la voir fréquemment ; cette dernière lui avait avoué qu’elle était enceinte et qu’on l’engageait à se rendre à Saint-Sever pour se faire avorter. Marie Sabaut prétend que, dans la nuit du 9 au 10 décembre, Cécile Godard s’absenta ; elle a reçu les confidences de Cécile, à son retour de Saint-Sever, au sujet de l’opération pratiquée sur elle par Mme Lamothe.

 

Le témoin Premier est le cocher qui, au départ de Mont-de-Marsan, fait partir une allumette sous le nez des deux voyageuses mystérieuses qui lui ont donné la préférence. Premier, comme tous les postillons, est curieux. À l’arrivée à Saint-Sever, les deux voyageuses descendent, l’une d’elles fait résonner le pavé de ses sabots. Désillusion de Premier qui ne peut s’empêcher de rire. En voilà deux qui ne doivent pas sortir de la cuisse de Jupiter.

Mais, pas plus à Saint-Sever qu’à Mont-de-Marsan, le postillon Premier n’a pu reconnaître les deux jeunes filles.

 

Nous assistons à un défilé de témoins qui ne jettent pas la moindre lumière sur l’affaire, et l’audience est suspendue à 7 heures et demie pour être reprise à 9 heures.

Bien avant l’heure, les factionnaires placés à la porte du Palais ont du mal à contenir le flot qui se presse dans la rue. Une véritable mêlée s’engage. Les femmes jouent du coude avec une furia sans pareille, il en est plusieurs qui réussissent à se frayer un passage, malgré les baïonnettes. En un clin d’œil, la tribune et l’enceinte réservée au public sont envahies.

 

À neuf heures cinq, l’audience est reprise, et l’on entend les dépositions de MM. les docteurs Lemée et Despaignet.

M. le Dr Lemée fournit quelques explications sur les objets qui ont été saisis au domicile de la femme Lamothe : seigle ergoté, spéculum, etc., dont la présence chez une sage-femme n’a rien d’anormal.

La déposition de M. le Dr Despaignet nous a paru décisive quant au résultat ; l’honorable docteur, qui a visité Cécile Godard, n’a constaté aucune trace de manœuvres abortives.

 

À 10 heures, la parole est donnée à M. Bussières, procureur de la République, qui, en termes très fins, refait l’historique de l’affaire. M. le procureur de la République compte sur la fermeté du jury.

Me Despaignet et Me Tourné, au cours de leurs brillantes plaidoiries, démontrent que l’accusation n’a pas de fondement, qu’elle ne repose sur aucune base ; la femme Lamothe est une honnête femme, depuis 11 ans elle exerce son métier avec une parfaite honorabilité ; ce n’est pas pour une modeste somme de 40 ou 50 francs qu’elle aurait voulu ternir son passé.

 

Sur quel témoignage, du reste, repose toute l’accusation ? Sur celui d’une fille qui s’est faite le porte-parole de commérages, de cancans, sur celui de Marie Sabaut.

Il ne faut pas se payer de fausse monnaie, dit l’un des défenseurs. De pareils témoignages, on les rejette. Marie Sabaut est la forteresse de l’accusation, forteresse qui n’est pas, heureusement, imprenable.

Les deux défenseurs ont réclamé l’acquittement pur et simple des accusées.

 

À minuit et demi, les débats sont clos. M. le Président donne lecture des quatre questions sur lesquelles le jury est appelé à voter.

Après un quart d’heure de délibération, le jury revient dans la salle avec un verdict négatif à l’endroit des trois accusées qui ont été mises immédiatement en liberté.

Quelques applaudissements ont essayé de se faire jour, mais M. le Président Trézéguet a coupé court à ces velléités.

 

 

En France, Simone Veil a dépénalisé l'interruption volontaire de grossesse en 1974. Le , l'IVG est entrée dans la Constitution française.

 

 

Un grand merci à Denis Fery qui a patiemment compilé tous les faits divers des journaux des Landes et me les a gracieusement communiqués.

 

 

Sources

 

  • AD40 : Le Républicain Landais. 

 

 

 

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