1898 : Faits divers dans les Landes d’après Le Républicain landais. Une affaire d’honneur anachronique dans ce coin de France qui vit naître D’Artagnan… trois siècles plus tôt.

Une affaire d’honneur qui se règle gentiment sur le pré, entre un journaliste qui l'avait sûrement insulté ou diffamé et un haut fonctionnaire de la préfecture. Et un besoin irrépressible de la faire connaître au peuple, par voie de presse ; lequel peuple se battait quotidiennement en duel contre la misère… Nous sommes en 1898, et de telles pratiques n’étaient pas si rares à l’époque, émoustillées par les dreyfusards à ma gauche et les antidreyfusards à ma droite.

 
 
AD40 – Le Républicain landais-20 et 22 juillet 1898-83-Per Pl° 75/20

 

Affaire d’honneur

 

On nous communique, avec prière d’insérer, le procès-verbal suivant :

L’an 1898 et le 20 juillet, à trois heures et demie de l’après-midi, à la suite d’un différend intervenu entre Monsieur Darrasse, conseiller de préfecture, et Monsieur Figeac, directeur de l’Indépendant Landais, une rencontre à l’épée de combat a eu lieu sur le territoire de la commune de Bretagne (NDLR – Landes).

À la troisième reprise, Monsieur Darrasse a été blessé à l’avant-bras droit d’une plaie pénétrante de deux centimètres environ.

Le combat, à la suite, après avis du docteur, a été arrêté et les deux adversaires se sont serrés la main.

 

Pour Monsieur Darrasse :                                           Pour M. Figeac :

Henri Jumel,                                                               Général Jacquey

F. De Candau.                                                            Émile Esquié.

 

 

Un peu d’histoire sur les duels en France, au XIXe siècle

 

Ne soyons pas surpris de ce duel tardif dans l’histoire de France, car le XIXe siècle fut un siècle très abondant en termes de duels, jusqu’à l’aube du XXe siècle. Dès 1894, et pendant une douzaine d’années, l'affaire Dreyfus a été l'occasion de nombreux duels. Tous les ingrédients d’un duel étaient réunis : « crise totale de la IIIe République, opposant la justice à la raison d’État, la presse à l’armée, et l’opinion à la vérité des preuves ».

 

Après la Révolution française, le duel s’était démocratisé, avec l’irruption sur le pré de professions relativement modestes, alors que, dans l'armée, le duel était devenu une épreuve initiatique pour tout petit nouveau et pas seulement pour les officiers.
 
Puis, à compter du milieu du XIXe siècle, le duel s’est de nouveau restreint à certaines couches de la société : la noblesse, les militaires, mais aussi les hommes politiques, les artistes, les écrivains, ainsi que les journalistes.

 

Le duel restait le symbole d'un certain statut social et était pratiqué tant par les gens de droite et d’extrême droite que par ceux de gauche, pourtant détracteurs de l'Ancien Régime et de ses privilèges, et « de la prétendue supériorité nobiliaire ». C’est ainsi que Jean Jaurès et Léon Blum (alors fougueux critique littéraire) sont allés sur le pré à maintes reprises contre divers adversaires – on ne se bat jamais deux fois contre le même -, ainsi que Georges Clémenceau, connu comme « l'homme aux douze duels ». Une façon de se faire respecter contre les insultes à venir, avec une telle réputation.
 
Car le duel est un « rituel au cours duquel l'on doit prouver son courage et sa maîtrise de soi, qui sont le signe d'une certaine élite ». En ce sens, peu importe vraiment le résultat du duel. « L'essentiel, c'est d'avoir accepté de risquer sa vie sur le pré et il n'y a aucun déshonneur à avoir perdu le duel si l'on s'est comporté honorablement ».

 

Comme dans l’article cité, il convient donc de donner au duel une certaine publicité et de prier les rédactions de le faire paraître dans les journaux de l'époque, hormis dans les affaires de cocuage. « À la Belle Époque, avec l'invention du cinéma, la caméra vient même s'ajouter à ceux-ci et nous disposons ainsi d'un certain nombre de duels filmés ».

 

En France, le duel a été intimement lié aux affrontements politiques, avec la finalité de laver son honneur et de résoudre rapidement des conflits qui échappent ainsi à la justice.

 

Les témoins et le procès-verbal

 

Selon la coutume, nos duellistes landais disposaient de deux témoins chacun (dont un général), des acteurs essentiels qui devaient, par amitié, régler toutes les conditions du duel et qui ne doivent pas être des parents au premier degré (père, frère ou fils) du duelliste. Il s’agissait de gens de confiance qui avaient la charge de défendre leurs intérêts et de veiller à l'égalité du duel. Tout d’abord, les témoins se concertent donc entre eux pour voir si l'on pouvait empêcher le duel (par la présentation d'excuses officielles et par leur acceptation). Sinon, ils fournissent et fourbissent les armes, décident des distances entre les protagonistes et du lieu du duel.

 

Pour conclure…

 

Nos deux protagonistes – un directeur de journal et un haut fonctionnaire de la préfectorale – étaient donc bien deux hommes de leur temps, qui ne risquaient nullement la mort, l’épée à la main.

Car les codes avaient évolué. Il ne s’agissait plus de tuer son adversaire, mais de se faire un peu de publicité et de se persuader que l’on appartenait bien à une élite qui avait le courage d'affronter la mort sur le pré. Fi donc des bagarres à coups de poing, apanages du bas peuple !

 

D’autant qu’au cours de la seconde moitié du siècle, la létalité des duels avait chuté car ils se terminaient de plus en plus « au premier sang versé » pour le sabre ou l’épée, ou au premier échange de coups de feu pour les duels au pistolet. Les duels apparaissaient de moins en moins sérieux !

 

Dès le milieu du XIXe siècle, hormis en Italie et en France, la plupart des pays occidentaux avaient pris des mesures législatives et policières drastiques afin de faire disparaître les duels. Leur persistance en France peut-elle s’expliquer par un certain esprit français, ou bien par les nombreux soubresauts de la politique nationale, dont l’affaire Dreyfus ?

 

La boucherie industrialisée de la guerre de 1914-1918 a fini par enterrer la coutume du duel.

 

Sources

 

  • AD40 – Le Républicain landais-20 et 22 juillet 1898-83-Per Pl° 75/20
  • Guillet François, La mort en face - Histoire du duel de la Révolution à nos jours, Flammarion, Paris 2008
  • Jeannerey Jean-Noël, Le duel - Une passion française 1789-1914 Perrin, Paris, 2004, 2011 (rééd.)

 

 

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